Le Bâteau Tombouctou
22 September 2026
5 min de lecture
Le bâteau Tombouctou. Fierté nationale, fierté historique, de Koulikoro à Gao, la mystérieuse embarcation sur le Niger éternel relie le grand Mali du sud au nord. Relie, vague, mode, charme, entre producteurs, commerçants, consommateurs et administrateurs, sous les regards plaisants et émus des enfants et des laborieuses populations riveraines.
Descendant du Sourgho et de Gaïbo, reliant histoire et culture maliennes, des puits et des cimes, sans jamais faillir à son ombre, mission humanitaire et de service public.
Jeudi, jour de fête à Rharous. Jeudi noir. Jeudi de deuil. Jeudi où les populations se réveillent avec en tête la fête, ce jour du 7 septembre 2023. Tous se préparaient à faire la foire aux marchandises, tous se préparaient à croiser au quai le magnifique bateau Tombouctou. Tous s'attendaient à faire de belles affaires, soit au marché, soit au quai, à l'accostage du bâteau Tombouctou. Personne ne pouvait imaginer l'horreur qui arrivait ce jour.
Personne ne pouvait s'imaginer, dans ses rêves les plus fous, un bâteau enflammé. Personne ne croyait que la méchanceté de l'homme pouvait lui permettre de tirer des rafales sur un bâteau. Personne. Personne ne pouvait l'imaginer. Les populations de Rharous sont déjà informées que le bâteau Tombouctou a dépassé Bamba, celles de Chambou et du Gourzouguèye l'apercevaient déjà, cette grande et belle bâtisse flottante.
Le majestueux bâteau Tombouctou avançait doucement, bondé de passagers, de passagers enthousiastes pour s'approvisionner au grand marché, jour de foire à Rharous, enthousiastes pour observer et faire des photos souvenirs sur les belles dunes de sable blanc de Rharous. Oui, enthousiastes aussi, les forces armées sécurisant la circulation du bateau Tombouctou, s'apprêtant à faire des accolades à leurs camarades de [la garnison] stationnés à Rharous.
Hélas ! Soudain, se sont déroulées des rafales à la Kalashnikove, qu'entendirent les passagers, armés d'enthousiasme, de joie et d'amour. Oui, comment imaginer que ces buissons au bord du fleuve, toujours calme, alimentant gracieusement quelques bêtes en pâturage, pouvaient abriter des barbares, des tueurs et des criminels sans foi ni loi ? Comment imaginer que des hommes, connaissant l'histoire et la gloire de ce majestueux bateau, oseraient tenter de l'anéantir avec des coups de feu tirés au hasard sur des passagers ? Oui, le bateau était bondé de passagers joyeux, animés par le plaisir de voyager par bateau.
Ils étaient nombreux à Gao depuis de longues semaines pour certains et de longs mois pour d'autres, qui, à cause de l'insécurité grandissante sur les routes, attendaient avec impatience et joie le départ du premier voyage de Gao à Koulikoro de la Compagnie malienne de navigation fluviale. Quel gâchis, quelle horreur, quel malheur, quelle tristesse, quelle ignominie, quelle atrocité que de voir des femmes, des enfants et des vieillards courant dans tous les sens dans ce merveilleux bateau. De voir des hommes et des femmes en panique se jetant à l'eau sans avoir jamais su nager. De voir des hommes oubliant leur épouse à bord. De voir des femmes laissant enfants et bagages, des amis se quitter sans au revoir, brutalement.
Quelle douleur, quelle atrocité, quelle méchanceté, que de voir de paisibles voyageurs sans arme devenir la cible de méchants ignorants, bandits égarés, qui tirent à bout portant. Oui, ces sans-foi-ni-loi continuaient de tirer à la volée sur des innocents, des enfants, des femmes et des couples désemparés, constatant leur séparation forcée dans la douleur et le sang.
Oui, ces ignorants arriérés, voyant des passagers se jeter à l'eau, des passagers criant de douleur et de détresse, des passagers sentant leur mort certaine sans assistance, des passagers voyant l'eau changer de couleur avec leur sang versé, mais obligés de s'y jeter. Des passagers constatant la mise à feu partielle du bateau, cherchant à se mettre à l'abri dans des chambres en fer surchauffées. Ô Dieu, quelle horreur !
Oui, juste avant les premiers coups de feu, Bakaïna portait avec gaieté et enthousiasme un verre de thé bien moussé à Kassoum Djiré dit Mouché. Oui, Mouché, pour les nombreux anciens élèves, venait de prendre sa douche et de porter ses jolis bazins, comme à la coutume. Quand un Rharoussien arrive par bateau chez lui, sa présence est donnée au long et plaisant exercice de salutations au quai. Oui, malheureusement, Bakaïna n'aura pas le temps d'aller chercher son verre pour s'apprêter pour l'accostage du bateau.
Le majestueux bateau serait déjà en feu, à 5 km de Rharous. Oui, il prendra feu au milieu des grandes eaux du Niger, qui n'arrivent pas à éteindre le feu des méchants. Hélas, beaucoup de passagers, ne sachant pas nager, se sont noyés dans ce grand fleuve devenu rouge par le sang des blessés, des morts par balle. Hélas, certains se sont réfugiés à jamais dans leur chambre, devenue des fourneaux surchauffés et ensanglantés.
Ce jour noir, 7 septembre 2023, restera gravé dans les mémoires des Maliens, qui ne croyaient pas ce qu'ils voyaient sur les réseaux sociaux et ce qu'ils entendaient par les quelques rescapés, les témoins des villages de Chambou, de Zorho et de Gourzouguèye. Des villages traumatisés à jamais par l'horreur qu'ils viennent de voir ; des rescapés traumatisés à vie par ce qu'ils viennent de vivre, comme dans un film de fiction.
Les populations de Rharous, certes traumatisées et tourmentées, mais déterminées à porter secours et assistance aux rescapés. Les rescapés, affolés, fragilisés, souvent très loin des leurs, ont été regroupés à l'école de Rharous 2. Des autorités administratives locales aux chefs de village, en passant par les commerçants, les jeunes, les femmes et les forces armées, tous se mobilisèrent avec des repas, des habits, des couvertures, des médicaments et des chaussures pour assister ces rescapés. Certains rescapés ne cherchaient qu'à téléphoner à des parents ou connaissances dans le reste du Mali pour leur dire qu'ils étaient en vie.
Oui, ce jour-là, les belles rives des communes de Rharous, Séréré et Banikane étaient devenues des cimetières. Cette partie oubliée du Mali était devenue le centre de toutes les communications gouvernementales et informelles.
Comme ce jour du 7 septembre 2023, les centaines de morts et les 407 rescapés de cette tragédie resteront gravés dans les mémoires des Maliens pour toujours. En effet, ces victimes et survivants resteront des héros qui auraient tout tenté pour éviter l'inévitable. Le bateau Tombouctou, qui aurait pu s'appeler le bateau Babemba Traoré, le bateau El Hadj Omar Tall, le bateau Askia Mohamed, le bateau Soundiata Keïta, le bateau Modibo Keïta, le bateau Gourma.
Dans les vestiges et restaurants, j'amène le Gourma pour témoigner de la dureté de la vie dans ce Gourma. Cette dureté de vie du Gourma qui avait eu raison de la vie de Thierry Sabine et de Daniel Balavoine, un soir poussiéreux du 14 janvier 1986. Oui, ce bateau ne disparaîtra jamais. Il survivra aux intempéries, aux balles des ignorants.
Il sera érigé en témoin oculaire et en lieu de pèlerinage, où les Maliens, et particulièrement les parents des victimes de cette tragédie inoubliable, viendront se recueillir. Oui, les victimes de cette tragédie ne sont pas mortes : elles nous voient, elles nous parlent et elles nous observent. Elles représentent toutes les ethnies maliennes, engagées à jamais pour la paix et le vivre-ensemble. Elles sont le socle, le gouvernail et le bateau de la paix, reliant le sud au nord, sans jamais renoncer, et en prenant toujours au passage à témoin le Sourgho et Gaïbo et le barrage de Markala, dressés au milieu du fleuve Niger, pour que vivent, sans violence et dans l'abondance, les Maliens épris de paix et de justice.
Oui, je sais que le bateau Tombouctou reviendra, de toutes ses forces, de toute sa splendeur et de sa beauté, et de toute son assurance et sa servitude, pour que ces millions de Maliens, pour que ces passagers impatients, pour que ces jeunes qui s'apprêtaient à le prendre à la fin et au début de leurs vacances, puissent goûter et continuer à profiter de ce merveilleux voyage par bateau. Dans l'assurance, la quiétude et la sécurité, l'immense plaisir de voyager sans encombre. Oui, voyager avec amour, enthousiasme et plaisir, de Gao à Tombouctou, de Rharous à Mopti, de Mopti à Ségou et de Ségou à Koulikoro.
Oui, la bougie de l'espérance, le feu de l'espoir, le goût de l'aventure et la volonté de vivre, prêts à travailler pour la paix, nous abritent et nous bercent désormais, à jamais et pour toujours. Oui, en effet, ce fut la résolution, et non la résignation, et pour demain, et pour toujours, et pour l'éternité.
Moussa Doudou HAIDARA